L’humanité, les lentilles et mon petit carnet noir

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Marie B. à Ouessant – Chapitre 14

Ces derniers temps, le Monde et moi, on est fâchés.

Enfin surtout moi.

Entre les attentats dans tous les coins, les grèves, les lois faisant fortement débat et les haineux sous chaque article un peu sensible du web, j’ai saturé.

Alors j’ai profité de mon arrivée ici, sans télé (ça c’est habituel) et sans radio (trop lourd à porter dans une valise qui pèse déjà 15 tonnes) pour me couper de tout, notamment des actualités. Et c’est chouette, même si les réseaux sociaux ne manquent pas de me tenir informée des gros trucs (genre Istanbul, Orlando et le Brexit). Si vous vous demandez pourquoi vous n’avez pas le moral, essayez de faire une grève de l’actu pendant quelques jours, une réponse devrait vite apparaître!

Donc, j’étais zen. Mais au cours des dernières semaines, deux choses se sont produites.

Deux choses très énervantes.

Le genre de chose qui m’arrive quand je suis seule et que j’ai trop à penser : gérer la bouffe, mes affaires, mon rapatriement sur le continent… Et donc que je suis dispersée, mûre à point pour :

  • me faire piquer mes affaires
  • les perdre (oui, même celles auxquelles je tiens comme à la prunelle de mes yeux)

Il y a quelques temps, la fatigue accumulée depuis mon arrivée ici a fait que je me suis retrouvée dans cet état brumeux mais survolté où mon cerveau t’envoie 12000 infos/idées/choses à faire à la seconde mais où je n’ai qu’une envie : pioncer et être seule.

Les lentilles de la discorde

(Steinbeck doit se retourner dans sa tombe)

Mais justement ce weekend là, un groupe d’amis (entre 60 et 75 ans je dirais) débarque au CEMO. Ils sont hyper sympas et me racontent leur vie : voilà 40 ans qu’ils viennent là tous les ans à la  même date, pour se retrouver au moins une fois l’an. Avant, les enfants venaient aussi. Maintenant, ils sont grands et ce sont les parents qui continuent de se retrouver pour passer un weekend sur leur île chérie. Basiquement, ils mangent et font du vélo. C’est plutôt cool. Donc on sympathise tout le weekend. On discute aux heures des repas, on se croise dans l’île et on se fait de petites blagues du genre « on se croise encore arrêtez de me suivre » ou « les grands esprits se rencontrent » #haha. Ils restent deux jours et partent le dimanche. Et moi je me dis qu’ils font partie des gens que j’aurais aimé avoir le temps de connaitre plus, mais c’est ça aussi le voyage. Alors on se dit au revoir en étant contents de s’être croisés alors que rien au monde ne nous y prédisposait.

C’est dans cet état d’esprit de back-packeuse new-age et open du spirit que je me trouvais en ce dimanche soir, alors que je me dirigeais  vers la cuisine en chantonnant gaiement pour me préparer un bon repas (oui, manger me met en joie) (non, je ne serai jamais mince) (et je m’en cogne) : des lentilles au curry.

J’arrive pleine d’amour (pour le genre humain et les lentilles) devant l’étagère où se trouve mon carton (comme dans tous les centre d’hébergement collectif, il y a dans la cuisine une étagère où chaque occupant du CEMO laisse dans un carton ses provisions « sèches ». Chacun dispose aussi d’une étagère dans le frigo).

Et là…

ET LÀ!

ET LÀ JE M’APERÇOIS QU’ILS SONT PARTIS EN ME PIQUANT MON PAQUET DE LENTILLES LES SALIGAUDS!

« YA PLUS DE MORALE! OU VA LE MONDE SI ON NOUS PIQUE MÊME DES LENTILLES?! » j’ai vociféré, seule dans ma cuisine en faisant des moulinets de bras.

Qu’on soit bien clairs… C’est pas pour le prix d’un paquet de lentilles. C’est pour le principe de piquer de la bouffe dans les affaires des autres. AU PIRE, tu laisses un mot en disant « désolé, j’avais plus rien et le magasin était fermé blablabla« , et pis moi je te dis c’est pas grave et c’est de bon coeur. Mais là, RIEN. Juste mon paquet de lentilles et le repas sur lequel j’avais fantasmé depuis deux heures qui s’étaient envolé. A la place, je me suis fait des pâtes que j’ai mangé en ayant les boules (et j’ai beaucoup juré aussi).

Mais deux jours plus tard, je reçois une lettre d’une écriture que je ne reconnais pas avec en adresse juste : « Marie, CEMO, Ouessant » (vous le savez maintenant, si vous voulez m’écrire, juste ça sur l’enveloppe ça fonctionne).

J’ouvre.

Et à l’intérieur, le plus gentil des petits mots.

« Chère Marie, je suis bien désolée mais, déballant mes affaires de retour à la maison, j’ai trouvé ce paquet de lentilles qui ne m’appartiens pas. Je suis sûre que c’est le tien que l’un d’entre nous a emballé par erreur. Alors voici de quoi t’en racheter. Je suis vraiment navrée pour le dérangement. Amuse toi bien pour le temps qu’il te reste sur cette île que nous chérissons ».

Et dans l’enveloppe, un billet de 5€.

J’étais super surprise. Et très touchée que cette dame ait pris la peine de m’envoyer un mot d’excuse. J’ai gardé les 5€, ils sont dans mon portefeuille et n’en bougeront pas, pour me rappeler que les gens ne sont pas foncièrement malveillants et que des fois, ils réparent leurs erreurs.

Et puis il y a eu l’Affaire de mon petit carnet noir, autrement appelée :

Le jour où j’ai perdu mon cerveau de secours

Mon petit carnet noir est petit (certes), et il est noir (sans dèc?!).

Sur sa couverture, il y a un logo blanc (celui de la fac d’Avignon) et un slogan : « Ne pas attendre l’avenir, le faire« . J’adhère à ce programme.

Je traine mon petit carnet partout avec moi depuis que je l’ai reçu le jour de mon inscription à la fac d’Avignon il y a presque quatre ans maintenant. J’y tiens comme à la prunelle de mes yeux car dedans, je note TOUT : des recettes de cuisine inventée ou croisées en chemin, les horaires de mon prochain train/covoiturage, des idées de bricolages…

Il contient des fleurs mises à sécher entre ses pages, des brouillons de dessins ou d’articles, les poèmes que j’écris (et que je préfère mourir que de faire lire à quelqu’un), les adresses de tous mes amis, les codes hotspot wifi de la moitié de la France, mes analyses d’expo de musées, des mini-journaux de vacances, des tickets que je garde en souvenir… J’y liste les mots que j’apprends, les livres que je veux lire et les films que je veux regarder.

Bref, ma vie créative est dans ce petit rectangle de 12x8cm.

Il fait parti de ce que ma mère appelle ma « garde rapprochée », c’est à dire, ce qui voyage TOUJOURS avec moi dans mon sac à main que je ne quitte pas (la « garde rapprochée » compte également mon lapin en peluche, mon chéquier, mon portefeuille et mon huile anti-cystite ainsi qu’une culotte propre et un mouchoir) (Intrigués? Peut être un jour, je vous ferais voir l’intérieur de mon sac à main).

Pour l’anecdote, l’année dernière, lors de mon précédent déménagement (Saint Rémy de Provence – Saintes), j’ai cru l’avoir perdu.

J’ai harcelé (ah, pardon, on me souffle dans l’oreillette que le terme exact serait plutôt « terrorisé ») toute la maisonnée pendant des jours pour savoir si « tu n’aurais pas vu mon petit carnet noir? Tu sais, celui avec un petit dessin blanc sur la couverture  et marqué « ne pas attendre l’avenir le faire« ? Tu vois duquel je parle? Tu ne l’as pas vu dans la maison ? NOUS AFONS LES MOYENS DE FOUS FAIRE BARLER! » tous les jours jusqu’à ce que je le retrouve… Dans le sac qui me sert de trousse à pharmacie (#normal).

De joie, j’ai fait une procession à moi toute seule dans la maison, brandissant le petit carnet noir au dessus de ma tête comme une sainte relique, et répétant à qui voulait m’entendre « je l’ai trouvé! regarde, c’est celui là, regarde le bien au cas où je le perde à nouveau!« 

Bref, je tiens BEAUCOUP à mon petit carnet noir.

Tellement que, sur la première page et comme je fais avec tous mes carnets en cours (j’ai actuellement environ 10 carnets en cours) (ne me jugez pas, chaque carnet a sa thématique) (il va falloir régler ce soucis avant mon départ en tour du monde, pas possible de tous les emmener!), j’ai noté mon nom et mes coordonnées : mon adresse mail et mon numéro de portable. Sur certains de mes carnets, j’ai même offert une récompense rigolote à qui le retrouverai dans le cas où je le perdrais. Mais jamais je n’avais pensé que ça me servirai un jour.

Et pourtant…

Et pourtant, il y a quelques semaines (le lendemain de ce jour-là), en allant prendre des photos dans la lande, je me suis un instant arrêté pour cueillir une herbe et la mettre à sécher entre les pages de mon carnet, noter l’endroit où je l’avais prélevé et puis je suis reparti me balader tranquillement. Je portais la première robe de la saison (oui, fin mai. Oui ça craint), et il faisait un peu chaud malgré le vent. J’étais bien.

Je repars prendre 1000 photos, j’erre et puis, affamée et fatiguée, je retourne à mon vélo.

Pour savoir l’heure, je regarde mon téléphone.Et là je vois un appel manqué d’un numéro que je ne connais pas et un message vocal. Je l’écoute et :

« Oui, bonjour Madame Bambelle, je vous appelle car j’ai trouvé un carnet vous appartenant dans la lande et je voulais vous voir pour vous le rendre. Je repars ce soir, si vous n’avez pas ce message à temps, je le laisserai à la gare maritime et vous n’aurez qu’à aller le chercher ».

Sueurs froides dans mon dos.

Je m’assied et je vérifie mon sac.

Plus de petit carnet noir.

J’ai perdu mon petit carnet noir.

Je rappelle la dame.

Il se trouve que j’avais dépassé 5 minutes plus tôt, un groupe de piqueniqueurs qui était pile là où je m’étais arrêtée pour herboriser (j’adore dire ça, j’ai l’impression d’être une scientifique). Et en fait, j’avais tout bêtement oublié de remettre mon carnet dans mon sac en repartant.Et ce sont ces mêmes piqueniqueurs qui m’avaient appelé.

J’y retourne, et la dame me rend mon carnet, aussi simplement que ça.

Si je devais paraphraser Shrek 2, où pour Marraine la bonne fée, « le bonheur, c’est simple comme une larme« , je dirais que là, c’était simple comme un coup de fil. Du coup j’ai relu mon carnet.

J’ai trouvé un résumé condensé de mes 4 dernières années, et c’était chouette.

Je suis moins fâchée avec le monde.

Je crois que c’est le signe que je vais pouvoir repartir d’ici sans regret. D’ici là, un conseil aux voyageurs, et aux autres : soyez bienveillants. Vous changerez peut être la vie de quelqu’un.

 Vous avez aimé cet article? Vous en voulez encore?

Les autres chapitres sur Ouessant sont ici

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7 réflexions sur “L’humanité, les lentilles et mon petit carnet noir

    1. 😀
      ❤ Laure! Je rentre tout juste de weekend, alors je n'ai pas eu le temps d'aller lire tes deux derniers billets (j'ai juste regardé les photos ❤ comme d'habitude haha) mais c'est prévu pour ce soir.Gros bisous (et ne rentrez pas trop vite, j'aurais peut être envie de vous rejoindre quelque part pendant les mois de chômage qui s'annoncent ! )

      J'aime

  1. Oui, ça donne foi en l’Humain de vivre des jolis moments comme ça. L’autre week-end, nous avons secouru un doudou perdu comme ça, j’espère que son petit propriétaire a pu le retrouver.

    A part ça, tu partagerais la recette de son huile anti-cystite (question pas DU TOUT intéressée… 😉 ) Y a du tea-tree dedans ou autre chose ?

    J'aime

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